La voix de Vernon devient également plus nette. On a l’habitude de l’entendre à travers un halo de réverbération, au sein d’un robo-chœur Vocoder, en retrait dans le mix, moins point focal qu’un autre instrument de l’ensemble. Ici, il est présent et central. Vous pouvez entendre toutes ses textures, de son chant de baryton à son fausset d’un autre monde en passant par son cri de dessin animé, plus clairement et plus intimement que jamais. Vernon a beaucoup d’autres voix à jouer, à la fois chantées et instrumentales : les contributions vocales fulgurantes des camarades du label Jagjaguwar de Bon Iver, Bizhiki, insufflent à « WE » l’énergie convocation du chant de pow-wow. Il y a heureusement peu de saxophone dans ces enregistrements, du moins en comparaison à l’apogée de la collaboration de Vernon avec Colin Stetson, qui a finalement (sans que ce soit de leur faute) fait du « sax langoureux flottant au-dessus du désert » un cliché de la musique indépendante, un raccourci polyvalent pour la profondeur et l’éclectisme.
Le meilleur atout de la voix de Vernon, cependant, est la guitare électrique de Wasner. Jenn Wasner, qui joue également dans Wye Oak et Flock of Dimes, n’est ni une matraqueuse de riffs ni une pure texturaliste d’avant-garde : c’est une joueuse qui traverse avant tout la musique. Elle jette des éclats d’accords de cristal sur les chansons, enroule autour d’elles des figures répétitives sans effort, les interrompt avec des contre-mélodies saccadées. Nulle part son génie informatique et contrapuntique n’est plus exposé que sur SÉLECTIONSLa version étendue de « JELMORE ». Entre les mains du groupe de six musiciens, les accords frissonnants de cette chanson soul apocalyptique miniature se transforment en un point culminant cathartique, que Wasner ponctue avec une guitare slide pleurante. C’est une sorte de moment de David Lindley dans « Ces jours-ci », mais moins rédempteur – une prière désespérée au milieu de la fin des temps.
Il y a toujours eu quelque chose de légèrement ecclésiastique dans la musique de Bon Iver. Vernon était spécialisé en religion à l’université et la musique gospel a eu une influence notable à la fois sur son écriture et sur son chant. Les fans de longue date seront ravis d’entendre « HEAVENLY FATHER », l’une de ses chansons les plus appréciées, bénéficier d’un traitement propulsif en full band sur SÉLECTIONS. Mais le cœur spirituel de l’album est son unique pochette, une version ravissante de « A Satisfied Mind », une chanson country rendue populaire par Mahalia Jackson mais également reprise par une foule d’autres artistes adjacents à Vernon, dont notamment (sur deux enregistrements distincts) Bob Dylan. Vernon a déjà revisité cette chanson à des moments critiques : d’abord avec son premier groupe DeYarmond Edison, apparemment pour pratiquer son fausset, puis lors d’un festival de jazz d’Eau Claire en 2009, dans la foulée de son succès retentissant. C’est, comme Vernon le disait à l’époque, une chanson sur « ce que c’est que d’être humain, d’être humble, d’être d’où nous venons ». Dans la performance de 2017 sur SÉLECTIONSil aborde la chanson a cappella, flanquée d’harmonies de fantômes dans la machine : « L’argent ne peut pas racheter ta jeunesse quand tu es vieux/Ou un ami quand tu es seul ou un amour devenu froid. » Les voix informatisées sont si glaciales et cliniques qu’elles deviennent en quelque sorte leur contraire, s’entourant et se rejoignant, pour ensuite se séparer, altérées par le contact. C’est une sorte de communion cyborg, des voix lancées vers le ciel. Même lorsqu’il chante seul, il est multiple.