L’iconographie organisée par Jamie Hewlett pour la couverture de « The Mountain » n’est pas un simple concept graphique, mais une déclaration d’intention qui fait un clin d’œil avec force au romantisme allemand.
Gorillaz remplace idéalement le Vagabond sur la mer de brouillard de Caspar David Friedrich, non plus un homme seul face à l’infini, mais un groupe de carton suspendu au-dessus d’un abîme de vapeur, scrutant un horizon saturé de nuages et plein d’inconnues et de contradictions. C’est le prélude visuel à une œuvre qui fait de la verticalité et de la confusion ses pierres angulaires.
Ayant franchi le cap des vingt-cinq ans d’activité, le collectif Damon Albarn et Hewlett sort « The Mountain », le neuvième chapitre d’une discographie touchée par une hypertrophie expérimentale chronique et positive. Si par le passé Gorillaz semblait parfois l’otage de playlists chaotiques et inégales, ici la matière sonore retrouve sa cohésion, transformant le kaléidoscope sonore en un prisme qui reflète une lumière claire.
L’album évolue sous l’égide d’une rigueur presque obsessionnelle : presque chaque titre est introduit par l’article défini « The » entrecoupé de trois éléments géographiques bien précis Orange County, Damas et Casablanca. Il ne s’agit pas d’une affectation nominaliste, mais d’une porte d’entrée, d’une frontière marquée entre le chaos du monde extérieur et le cosmos ordonné (quoique bizarre) de la montagne.
L’inspiration jaillit du sol poussiéreux de l’Inde et du deuil en miroir des deux créateurs, tous deux orphelins de père. Cette dualité, le voyage géographique et l’adieu filial intense, façonnent une architecture sonore où le bansuri et le tambura ne sont pas des manières exotiques, mais une substance spirituelle et une vibration métaphysique.
La liste des collaborateurs est, comme à son habitude, une encyclopédie du possible, mais d’une profondeur émotionnelle sans précédent. L’album héberge une liste d’artistes et de collaborateurs, dont Ajay Prasanna, Amaan & Ayaan Ali Bangash, Anoushka Shankar, Asha Bhosle, Asha Puthli, Bizarrap, Black Thought, Gruff Rhys, IDLES, Jalen Ngonda, Johnny Marr, Kara Jackson, Omar Souleyman, Paul Simonon, Sparks, Trueno et Yasiin Bey.
Cependant, la véritable lacune critique réside dans la présence fantomatique des « compagnons de voyage » décédés. Les voix de Bobby Womack, Tony Allen et Mark E. Smith flottent dans le mix telles des entités interzonales. « The Mountain » est configuré comme une bande-son entre l’ici et maintenant et l’inconnu, une bacchanale polyglotte qui s’exprime en anglais, hindi, arabe, espagnol et yoruba.
Produit par Gorillaz avec James Ford, Samuel Egglenton et Remi Kabaka Jr., avec la participation de Bizarrap (Orange County), l’album a été enregistré au légendaire Studio 13 à Londres et dans le Devon, ainsi que dans divers endroits en Inde – notamment à Mumbai, New Delhi, Rajasthan et Varanasi – ainsi qu’à Achgabat, Damas, Los Angeles, Miami et New York.
Contrairement à ses prédécesseurs, « The Mountain » évite la tentation de « sauter des pistes ». C’est une œuvre à vivre dans son intégralité, un moment de grâce inattendu qui survient un quart de siècle après ses débuts.
Ce n’est pas seulement un album ; c’est la preuve que même un collectif en carton peut saigner, vieillir et, finalement, regarder bien au-delà des nuages et s’élever vers un autre modèle possible de création musicale.
NOTE : 7,75
LES VOTES DES AUTRES
The Independent (Royaume-Uni) – Note 10,00
Musique Clash – Note 9,00
Non coupé – Note 9,00
Magazine DIY – Note 8,00
Nouveau Musical Express (NME) – Note 8,00
Le gardien – Note 8,00
Fourche – Note 6,70
À ÉCOUTER MAINTENANT
La Grotte de la Lune – Le Dieu du mensonge – La Machine à rêves vide
À SAUTER IMMÉDIATEMENT
Une heure de musique pour voyager dans un monde expérimental et audacieux par rapport au panorama musical italien.
LISTE DES TRACES
La montagne (feat. Dennis Hopper, Ajay Prasanna, Anoushka Shankar, Amaan Ali Bangash et Ayaan Ali Bangash)
The Moon Cave (feat. Asha Puthli, Bobby Womack, Dave Jolicoeur, Jalen Ngonda et Black Thought)
Le dictateur heureux (feat. Sparks)
La chose la plus dure (feat. Tony Allen)
Comté d’Orange (feat. Bizarrap, Kara Jackson et Anoushka Shankar)
Le Dieu du mensonge (feat. IDLES)
The Empty Dream Machine (feat. Black Thought, Johnny Marr et Anoushka Shankar)
Le Manifeste (feat. Trueno et Proof)
The Plastic Guru (feat. Johnny Marr et Anoushka Shankar)
Délire (feat. Mark E. Smith)
Damas (feat. Omar Souleyman et Yasiin Bey)
The Shadowy Light (feat. Asha Bhosle, Gruff Rhys, Ajay Prasanna, Amaan Ali Bangash et Ayaan Ali Bangash)
Casablanca (feat. Paul Simonon et Johnny Marr)
The Sweet Prince (feat. Ajay Prasanna, Johnny Marr et Anoushka Shankar)
Le Dieu triste (feat. Black Thought, Ajay Prasanna et Anoushka Shankar)