Critique : JAMES BLAKE – « Trying Times »

L’écoute d’un disque de James Blake ne peut qu’être considérée comme une expérience sensorielle. Vous ne pouvez pas écouter en étant distrait tout en étant consumé par autre chose.

Il faut prendre le bon moment, le bon espace, le bon son. Vous ne pouvez pas écouter les notifications des réseaux sociaux, les bruits de fond, les pertes de temps inutiles.

Ce n’est qu’ainsi que l’on pourra ralentir la vie, trouver les bons « Trying Times », le temps d’une trêve pour prouver qu’il existe un monde différent, fait de réflexion, d’attention, de qualité, et pas seulement de vitesse et d’algorithmes fous.

Comme d’habitude, avant d’écrire quelque chose, je l’ai écouté trois fois : Blake m’a contrarié.

Blake a toujours habité ce juste milieu entre le murmure et le problème, mais ici son esthétique devient plus dense, presque matérielle.

En Angleterre, l’expression «temps difficiles» est un exercice de modestie cynique, un euphémisme qui masque l’abîme derrière un haussement d’épaules. C’est une façon très britannique de minimiser le désastre, peut-être parce que nous avons souvent méticuleusement organisé ce désastre nous-mêmes.

L’ouverture, confiée à Musique de sortie, c’est un manifeste onirique, avec une intensité soulignée par le son d’une 808 et d’un synthé déjanté qui n’attaquent pourtant pas. C’est le parfait prélude à une descente dans les profondeurs, qui devient peu à peu plus plombée. Mort de l’amourune chanson d’une gravité impressionnante et avec une référence claire à Leonard Cohen, où la douleur n’est pas exposée mais sédimentée. Si j’avais un rêve, elle me prenait la main joue avec un goût rétro presque anachronique ; c’est dans la chanson titre que l’âme émouvante de Blake se transmue en un esprit éthéré, une raréfaction qui ne perd jamais le contact avec la terre.

Il y a une tension sous-jacente qui traverse toute l’œuvre. Dans Inventer quelque chose les réminiscences des Eels résonnent, tandis que la collaboration avec Monica Martin dans Je ne suis pas venu pour discuter rompt la continuité avec un changement de rythme émouvant, agissant comme un contrepoint nécessaire.

Ce n’est pas un disque statique. Les jours passent retravaille le grime classique de Dizzee Rascal, accélérant le pouls urbain presque jusqu’au breakbeat, rappelant à quel point le béton de Londres est toujours présent même dans les rêves les plus abstraits. Avec Cela n’arrive pas tout seul, Dans le morceau avec Dave, le rap enveloppe le système suspendu de Blake, évoluant sur la contemporanéité.

La clôture est une introspection et une extase. Obsession c’est une pièce sombre, une intimité qui confine à l’inconfort, alors résolue par la structure suspendue de Le reste de ta viebasé sur un sample de Dusty Springfield qui se transforme en euphorie dancefloor, comme pour exorciser les démons rencontrés en chemin.

Mais le cœur politique bat dans la conclusion Juste un peu plus haut. Entre orchestrations et violons surgit un constat lucide de la bêtise collective.

La colère est nourrie d’en haut. La division est un outil parfait pour un système capitaliste qui prospère grâce aux conflits.

Blake ne pointe pas du doigt « l’autre », mais le mécanisme qui veut que nous soyons atomisés et féroces. C’est une invitation à déplacer votre regard, à élever votre fréquence au-dessus du bruit blanc du nationalisme des bars.

« Trying Times » n’est pas un album facile à consommer, plus d’un point de vue sonore que d’un point de vue lyrique.

C’est un travail qui nécessite un rendu sonore. James Blake nous dit que le répit n’est pas l’absence de bruit, mais la capacité d’y trouver une mélodie, sans se laisser submerger.

Une œuvre d’une autorité désarmante, qui transforme la sous-estimation britannique en une forme de résistance artistique.

À ÉCOUTER MAINTENANT

Mort de l’amour – Inventez quelque chose – Je ne suis pas venu pour discuter – Les jours passent

À SAUTER IMMÉDIATEMENT

Rien. Absolument rien !

NOTE : NOTE 8.00

LES VOTES DES AUTRES

Magazine DIY – Note 9,00
Le gardien – Note 8,00
The Independent (Royaume-Uni) – Note 8,00
Musique Clash – Note 8,00
Fourche – Note 7,20

LISTE DES TRACES

1. Musique de sortie
2. Mort de l’amour
3. J’ai rêvé qu’elle me prenait la main
4. Des temps difficiles
5. Inventez quelque chose
6. Je ne suis pas venu pour discuter (ft. Monica Martin)
7. Les jours passent
8. Cela n’arrive pas tout seul (ft. Dave)
9. Obsessions
10. Reste de votre vie
11.À travers le fil haut
12. Ressentez-le à nouveau
13. Juste un peu plus haut

DISCOGRAPHIE

2011 – James Blake
2013 – Envahi par la végétation
2016 – La couleur dans tout
2019 – Formulaire d’embauche
2021 – Des amis qui vous brisent le cœur
2022 – Mise à l’arrêt
2023 – Jouer aux robots jusqu’au paradis
2026 – Des temps difficiles

VIDÉO

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