Mabe Fratti dit que sa musique, c'est comme se regarder dans un « très bon miroir » et regarder « tous les pores de sa peau ». Ses chansons charmantes et idiosyncratiques semblent caresser chaque petit creux, chaque ligne de rire, chaque tache de rousseur curieusement localisée. L'artiste d'origine guatémaltèque et basée à Mexico se nourrit de ce genre de liberté: elle transforme les cors, les tambours et le violoncelle en formes angulaires, oscillant entre les structures et les textures de la musique expérimentale, du post-rock, du jazz, et classique. Écoutez ce que personne ne sait (J'ai l'impression que tu ne sais pas), son troisième album en huit mois, est une déclaration d'auto-définition qui vous encourage à être en paix avec toutes vos insécurités. C’est cette propension à laisser l’irrégularité comme une seconde nature qui rend Fratti si magnétique. Écoutez ce que personne ne sait est une invitation à faire de votre propre crudité votre foyer.
Hon Sentir, Fratti se rapproche plus que jamais des silhouettes de la pop et du rock. Ces chansons commencent à suivre des formes plus perceptibles et familières, même si elle continue de se prélasser dans l'oblique. « Oídos » commence avec des cordes dentelées et troublantes, des notes de piano retentissantes atterrissant aux côtés de la voix plaintive de Fratti. Une trompette solitaire, jouée par Jacob Wick et arrangée – avec toute la batterie et les cordes de l'album – par Héctor Tosta, collaborateur de Fratti sur Titanic, retentit en arrière-plan, se tordant en vrilles serpentines. C'est trop sinueux pour être une véritable chanson pop, mais néanmoins suffisamment cohérent pour constituer la bande-son d'un montage pensif dans un film d'art et d'essai. Le premier single « Kravitz », en revanche, est du rock à part entière, avec une ligne de basse sale et une grosse caisse percutante qui accompagne les paroles paranoïaques de Fratti sur les oreilles dans le plafond. Il y a encore quelques farceurs, bien sûr : une touche stridente ; une corne prodigieuse ; une performance vocale tremblante. Fratti a un don pour créer de petits drames comme celui-ci. Elle possède l’assurance d’une vipère, se glissant sans hésitation dans la dissonance et l’harmonie. Ce mode performant lui va bien.
Sur les versions précédentes, il était facile de laisser les paroles de Fratti s'effacer à l'arrière-plan, d'être ému par un souffle de percussion discordant, une mélodie spectrale ou une phrase de violoncelle grattée. Fratti a toujours examiné les intérieurs psychiques dans ses paroles, mais Sentir propose des réflexions plus urgentes sur la lutte pour gérer les émotions, prendre des décisions et ne pas savoir quelle est la prochaine étape. Cela prend souvent la forme d’une auto-interrogation. Sous un violoncelle pincé plaintif et des touches éthérées inspirées des années 80 sur « Pantalla azul », elle se demande : « Pas plus de leçons que vous n'entendez que tout cela manque/Es-tu au bon endroit ?/Où sont les autres histoires ? « Que faire de ces pédales ?/Continuer dans l'espoir de mille. » Tout est en désordre, mais c'est peut-être bien de se sentir perdu dans les morceaux laissés derrière, en attendant un miracle. Dans ces moments-là, je ressens une parenté entre ses paroles et les romans dégressifs de Clarice Lispector. Comme l'auteur brésilien, l'écriture de Fratti est parfois impénétrable, mais toujours auto-scrupuleuse. Il plonge dans le chaos confus du psychisme, cherchant des éclairs de sagesse dans toute la confusion.