Ornette Coleman : critique d’un album de science-fiction

Le compositeur engage un brillant dialogue avec son époque, un échange et non une prescription de changement. Dans les années 1961 Jazz gratuitla sortie qui a nommé le genre, employait deux quatuors jouant en même temps. La science-fiction regorge d’ensembles surchargés et mal formés, mais ils ressemblent à des notions de ce que pourrait être un groupe, pas à des destinations finales. Blackwell et Higgins martèlent simultanément leurs kits de batterie sur le titre sensationnel et une paire de caractéristiques vocales spirituelles, « What Reason Could I Give » et « All My Life ». La fusion s’empare de « Rock the Clock », qui met en avant une attaque à plusieurs anches, alors que Redman souffle dans une musette avec son ténor. La chanson traite d’overdubs et, pour la première fois dans la production enregistrée de Coleman, d’instruments électriques : la basse wah-wah de Haden entre à mi-chemin, accompagnée par le violon non instruit de Coleman, un cri aux coutumes du violon de l’Ouest américain. Pourtant, « Rock the Clock », comme le disque qui l’entoure, refuse de s’appuyer sur le backbeat 4/4 emblématique de la fusion. Plutôt, La science-fiction propose un mélange d’approches, de temporalités et de traditions, mêlant l’ancien au nouveau, le Texan et le Yankee, et surtout le cosmopolite et le rural. Au fond, il s’agit d’une suite de chansons de transplantation urbaine, retraçant une variété de styles que les gens – en particulier les personnes de couleur – ont apportés au creuset culturel du Lower Manhattan.

L’ouverture « What Reason Could I Give » présente Asha Puthli, une New-Yorkaise au visage frais originaire d’Inde qui deviendra une diva disco éclectique et fréquemment échantillonnée. Coleman n’avait jamais enregistré avec un chanteur en studio, mais dans un esprit proto-loft, il a élevé un archétype d’une itération antérieure du jazz, le rôle autrefois prisé du chanteur, souvent évité par les compositeurs de la fin des années 1960 et des années 1970. . Puthli apporte à ses deux chansons les embellissements de la tradition raga, mais aussi une émotion frémissante et affamée. Sa voix sur « What Reason Could I Give » sonne comme les lamentations d’un récent arrivé dans la ville assis sur son escalier de secours après une dure journée : fatigué, nostalgique, plein de mélancolie. Elle soupire aux côtés d’une section de cuivres doublée, oscillant entre dissonance et douce harmonie, sa mélodie en quête d’un lieu de repos. La chanson titre superpose des échantillons de gémissements d’un bébé, un son familier à tout habitant d’un immeuble exigu. « Mon esprit appartient/à la civilisation », récite le phénoménal poète David Henderson, élevé à Harlem, sous la mêlée, un homme essayant d’entendre ses propres pensées en les exprimant à voix haute.