Avec « Doppia Mozzarella », sorti le 27 mars, Dargen D’Amico revient pour impacter le présent avec cette seule légèreté apparente qui a toujours imprégné son écriture.
Le titre est un paradoxe gastronomique qui devient une allégorie sociale : accumuler, doubler, dépasser. Nous vivons à une époque qui confond désir et besoin, et Dargen la décortique avec une métaphore aussi quotidienne que déstabilisante.
L’intérieur du disque palpite IA IAla chanson en compétition au Festival de Sanremo, mais surtout une idée de la pop comme outil critique.
Nous l’avons rencontré en attendant sa présence à Sanremo.
L’ENTREVUE
Que représente pour vous cette troisième participation à Sanremo ? Est-ce une zone de confort ou un défi créatif ?
Zone de confort, non. C’est quelque chose de très personnel : monter sur scène, c’est comme s’exposer nu sur une place publique. Peut-être que quelqu’un l’aimerait, mais pas moi. Sanremo est toujours lié au moment où l’on monte sur scène, et mes deux participations précédentes étaient très différentes, surtout parce que j’étais différent. C’est une expérience qui doit être vécue honnêtement, voire grossièrement, et qui doit servir à unir et non à désunir.
Avez-vous écrit la chanson spécialement pour Sanremo ?
Non, et je l’ai déjà dit. Je ne pensais pas qu’ils me rappelleraient après les dernières expériences.
La première partie du refrain remonte à il y a quelques années. J’ai travaillé sur la chanson à différents moments : relier le passé, le présent et la vision du futur.
Au début je ne savais pas si cela serait intéressant, mais ensuite c’est devenu pertinent, notamment après quelques discussions institutionnelles sur l’intelligence artificielle.
Quels sont vos souvenirs en tant que spectateur de Sanremo ?
Très romantique. Je me souviens de chansons et de moments en tant qu’auditeur : de Borgia en 88-89, avec la phrase « laisse-moi dormir sur ta poitrine », jusqu’aux performances de Iannacci, Zero et les chansons de Rava. Tout cela fait partie de moi, de ma relation avec le festival.
Pourquoi revenir à Sanremo en 2026 ?
Parce que je n’ai rien contre Rai. Et aussi parce que la musique doit avoir du sens, elle doit être cohérente avec la réalité, un pont entre la tragédie et la comédie. Cette année aussi, je veux être sincère et représenter une vision alternative, respectueuse de ceux qui partagent ma vision du monde.
La manière de transmettre un message sur scène a-t-elle changé par rapport au passé ?
Oui, par rapport à 2024, je vois tout plus simple. Les événements et les images de ces dernières années ont rendu plus tangible la réalité, même la plus difficile. C’est une voie commune : la musique peut apporter du sens et de la mémoire, tandis que les médias oublient souvent rapidement ce qui compte vraiment.
Comment interprétez-vous des questions complexes telles que la Palestine, l’Ukraine, les conflits mondiaux ?
Je n’oublie rien. La musique doit aller au-delà du divertissement et donner du sens, de la fraternité, de la communion. Nous ne pouvons pas ignorer les responsabilités de l’État italien, mais nous pouvons utiliser l’art et la musique pour véhiculer l’espoir, pour offrir un point solide auquel nous raccrocher dans un moment aussi incertain.
Pour vous, que signifie aujourd’hui donner de l’espoir à travers la musique ?
Cela signifie utiliser la musique, l’art et même le sport pour créer un sentiment de communauté et de résilience. C’est fatiguant de trouver quelque chose de solide auquel s’accrocher, mais c’est le travail de l’artiste : donner de la profondeur, du sens et de l’espoir même dans les moments les plus complexes.
Le duo à Sanremo ?
Avec Pupo et Fabrizio Bosso dans la réinterprétation de la chanson « Su di noi ». L’idée était d’utiliser la scène non pas pour des reprises, mais pour véhiculer un message d’union et de partage, mêlant différentes musiques et cultures.
Comment est née la collaboration avec Pupo ?
Au début, j’avais déjà choisi un artiste par nostalgie, pour le premier couplet au goût d’enfance. Mais quelqu’un d’autre avait déjà été choisi. Puis, grâce à Carlo Conti, Pupo a été identifié comme la personne idéale pour transmettre le message en musique. Il a accepté avec confiance, tout comme Fabrizio Bosso.
Quel rapport entretenez-vous avec l’intelligence artificielle au quotidien ?
Je vois cela comme une complication. Cela peut rendre la vie plus facile, mais il est souvent utilisé pour des bagatelles et non pour des questions vitales. Je l’utilise passivement, car il s’adapte à tout, mais pour le moment je m’en passerais. En Italie, nous travaillons déjà sur la musique comme si elle était créée avec l’IA, ce qui nécessite une plus grande stimulation de la véritable créativité. L’IA peut synthétiser des choses éloignées les unes des autres, mais il faut être critique : si on dit qu’elle est « mauvaise », on risque d’accepter un déjà-vu musical.
Quel rôle la créativité et la vérité jouent-elles dans votre vision ?
Le monde de mon travail est fait de respect des droits d’autrui, un monde où chacun peut se sentir partie intégrante de tout. Le risque aujourd’hui est de perdre notre esprit critique, à cause d’outils qui nous confrontent à des messages manipulés et nous font perdre sensibilité et discernement. Ma musique tente de contrecarrer cette dérive.
Votre musique est-elle une fête ou quelque chose de plus complexe ?
C’est une fête, mais la vie est un mélange de tragédie et de comédie. A Sanremo, il faut être cohérent avec soi-même et avec sa vision du monde, qui ne représente pas tout le monde, mais une minorité qui partage notre regard. J’ai été sincère et cohérent dans ma façon de voir les choses, et je le serai aussi en 2026.
Pourquoi l’album s’appelle-t-il Doppia Mozzarella ?
La réponse courte : il y avait une phrase à la fin d’une chanson avec « Doppia Mozzarella » et j’ai trouvé le titre inapproprié.
La réponse longue : nous vivons dans une communauté habituée à recevoir des ordres, sans gouverner notre volonté. Parfois, nous pensons qu’avoir plus est la solution, mais étant enfant, je me sentais plus satisfaite de moins. Alors, avec cet album, avant même de décider du titre, j’ai voulu travailler avec des amis musiciens avec qui je collabore depuis des années, en consacrant du temps à la vie en studio.
Ce sera peut-être le dernier album que je ferai avant l’avènement de l’intelligence artificielle. Cela ne l’inclut pas, même s’il aurait été intéressant de dire que les paroles sont écrites par AI, mais cela ne plairait pas à mon service de presse. J’ai essayé d’écrire des textes avec l’IA : trop propre, trop clair, ces erreurs que j’aime me manquent. Pour l’instant, c’est le dernier album écrit de cette façon.
Quelle a été la démarche créative ?
J’ai passé deux ans à parler de musique avec des amis. Je voulais que cela ait un sens pour moi, même en sachant que les albums d’aujourd’hui durent une semaine. Je voulais mettre tout ce que j’ai écouté ces dernières années. La chanson est également née d’une réflexion sur le manque de débat critique sur l’IA en Italie. J’ai fait appel à des spécialistes pour représenter trois macro-thèmes : l’avenir de la création artistique et musicale, la relation homme-machine et la santé, c’est-à-dire si l’IA peut rendre la santé véritablement démocratique.
LE DOCUMENT
Avec la chanson « AI AI », Dargen D’Amico a également créé un projet éditorial et visuel qui prolonge la performance musicale dans une enquête sur le présent : « AI AI – Short Documentary » est né, un document culturel conçu pour capturer un moment historique pendant qu’il se produit.
Le court documentaire a été réalisé avec un objectif précis : observer l’Intelligence Artificielle dans son état actuel, sans médiation pédagogique et sans simplifications. Dargen D’Amico dialoguera avec des personnalités de la culture contemporaine autour de trois thèmes – le divertissement, la technologie et la science médicale – et réfléchira avec eux sur la transformation industrielle profonde, silencieuse et déjà opérationnelle avec laquelle l’IA réécrit notre façon de penser, de créer, de travailler et de communiquer. De courts clips vidéo seront extraits du court document, conçus pour une distribution Web et sociale.
Pour soutenir cette initiative, des activations ponctuelles seront réalisées pendant les jours du festival. L’une d’elles consiste en la diffusion d’un fanzine papier.
WEB ET SOCIAUX
@dargendamico
