Avec un nom comme Binary Algorithms, on pourrait s’attendre à ce que l’artiste colombien fasse une techno d’un noir absolu qui sonne comme une tôle vacillant dans un passage souterrain d’autoroute. Mais l’approche d’Andrés Ávila en matière de musique dance est audacieuse et saturée, avec des batteries et des synthés gonflés en grandes formes skeuomorphes. Les disques d’Ávila ont un penchant conceptuel ambitieux pour correspondre à leurs sons. Les EP précédents avaient pour thème la pensée de René Descartes appliquée à un « environnement de cyber-réseau », ou à une civilisation sous-marine faisant référence à Drexciya appelée Tunja datant de 2499, accompagnée de discours politiques sur le blanchiment de la musique électronique ou les dilemmes moraux de l’IA. Sur Réminiscences, son premier album, Ávila s’éloigne de la science-fiction pour se tourner vers sa propre vie et son éducation en Colombie, écrivant des morceaux techno si grands (et si grands) qu’on a l’impression de pouvoir les tendre et les toucher.
Réminiscences a un balayage épique, superposant des mélodies déchirantes avec les grondements de la circulation et de la vie urbaine. Ávila est en quelque sorte un prodige du design sonore. Entre ses mains, les synthés peuvent sonner comme des cordes hollywoodiennes (« Cenizas »), et les notes d’arpège vacillent et brillent comme des filaments d’ampoule (« Something to Fight For »). Les tambours polis produisent des motifs funky et cassés avec juste ce qu’il faut de force, assez pour faire trembler les fenêtres sans que les basses n’effacent tout le reste. Il y a une qualité invitante dans ce style de production, où tout semble exister dans un espace discret en trois dimensions.
Ces tendances prêtent Réminiscences une qualité plus grande que nature qui canalise les partitions de thriller des années 2000 croisées avec la techno du début des années 10, rappelant une époque où Berghain dirigeait encore (ou du moins régnait sur) la culture nocturne underground. Il est facile d’imaginer « To Resist and Break », avec sa ligne de basse inquiétante et sa batterie craquante, la bande-son d’une poursuite tendue de L’identité Bournemais il y a aussi un courant émotionnel sous-jacent émouvant dans la veine d’ERP ou des Exaltics, des artistes qui insèrent des mélodies majestueuses dans des morceaux conçus avec précision pour le club. Tout au long du LP, les morceaux de danse sont entrecoupés de sketches qui sont un cran au-dessus des intermèdes techno habituels des albums, comme «Clamor de Dolor», qui me fait penser à un organiste d’église essayant de jouer un air de Burial.